Archives de Tag: Maisons familiales rurales

Pourra-t-on encore trouver des stages demain ? Les MFR s’inquiètent de la place faite à l’alternance

Par défaut

Communiqué de presse de l’Union nationale des Maisons familiales rurales du 17 mars 2014

Personne ne peut contester l’idée de protéger les stagiaires et surtout pas les Maisons familiales rurales qui pratiquent l’alternance depuis 80 ans.

Les excès évidents en matière de stages dans l’enseignement supérieur, parfois sans relation avec un parcours de formation, non rémunérés et souvent successifs, ont justifié que soient prises des mesures de régulation (loi du 31 mars 2006 sur l’égalité des chances). Cette étape législative avait toute sa légitimité : limiter le recours abusif aux stages, reconnaître la valeur de ces stagiaires à fort potentiel dans l’entreprise.

La proposition de loi sur l’encadrement des stages et l’amélioration du statut des stagiaires, votée à l’Assemblée nationale le 24 février dernier et qui devrait être soumise au Sénat le 29 avril prochain, va beaucoup plus loin. Elle transpose des règles applicables à l’enseignement supérieur à tout l’enseignement professionnel. Plus d’un million de jeunes vont être concernés : les élèves en CAP et Bac pro des lycées et de l’enseignement agricole, des écoles paramédicales…

Cette proposition ne risque-t-elle pas de rendre l’accès plus difficile aux stages à l’heure où l’on parle de développer l’alternance ?

Pour avoir des stages, il faut des maîtres de stage !

Le réseau des Maisons familiales rurales sait combien les artisans, les agriculteurs, les commerçants… sont prêts à accepter un stagiaire et à participer activement à sa formation. Et que dire des collectivités territoriales, des associations ou des services publics qui jouent un rôle déterminant dans certaines filières ?

Parmi eux, nombre de maîtres de stage se sentent aujourd’hui stigmatisés. En réaction, en leur sein, se répand l’idée qu’il n’est plus possible d’accueillir de stagiaire. A l’inverse, chez les jeunes et les familles, le sentiment que l’entreprise est un lieu d’exploitation se diffuse.
Or, les Maisons familiales rurales savent par expérience que la réussite s’accroît lorsque les parents, les maîtres de stage, les formateurs agissent ensemble et ne s’opposent pas.

Des questions essentielles se posent : quelle place sera faite demain aux jeunes en formation dans les entreprises ? Comment préparer les élèves à la responsabilité, à l’esprit d’entreprendre, à la relève ? Comment construire des liens de confiance entre l’école, l’entreprise, les jeunes, les parents ?

La souplesse de l’alternance scolaire : un trésor pédagogique et éducatif

A la différence de l’apprenti, le stagiaire n’est pas un salarié : il est un élève ou un étudiant.
L’extension des règles de protection mises en place pour les salariés à des élèves de CAP ou de Bac pro qui sont en situation de formation est-elle la réponse appropriée ?

La confusion des statuts risque de faire oublier le principal intérêt de la formation scolaire par alternance : sa souplesse.
Si le support de stage ne correspond pas aux objectifs, pour telle ou telle raison, la convention peut s’arrêter et un nouveau stage est recherché. Si l’intérêt de la qualification le justifie, l’équipe pédagogique peut envisager plusieurs types de stage, moduler les durées, diversifier les lieux… La convention prévoit des horaires adaptés à l’âge du public et au niveau du diplôme. Un stage plus ou moins long à l’étranger peut s’envisager assez facilement…
Les Maisons familiales rurales peuvent témoigner sur la reconnaissance sociale qu’un jeune acquiert durant son séjour dans l’entreprise, reconnaissance qu’il n’a pas avec son état de lycéen. Qu’en sera-t-il demain si l’approche juridique prend le pas sur l’approche éducative et humaine ?

Des obligations nouvelles pour les petites entreprises

Malgré la volonté de bien faire, le texte de loi complexifie les démarches et porte en lui des risques de contentieux qui inquiètent les maîtres de stage des petites entreprises. Nombre d’entre eux vont être soumis à de nouvelles contraintes qui peuvent être rédhibitoires :

  • Registre du personnel (le simple fait de devoir ouvrir un document de ce type est dissuasif).
  • Gratification si le stage est supérieur à deux mois et par voie de conséquence refus de tout stage dépassant cette durée.
  • Décompte du temps de travail.
  • Risques juridiques (requalification du stage en contrat de travail…).
  • Contrôles de l’Inspection du Travail…

Comment seront formés les jeunes de l’enseignement professionnel si le vivier des maîtres de stage se tarit ? Faudra-t-il une nouvelle loi pour mettre en place des quotas de stagiaires dans les entreprises ?

Plus globalement, des inquiétudes légitimes sur l’alternance

Les Maisons familiales rurales accompagnent chaque année 52 000 élèves de l’enseignement professionnel en alternance scolaire et 12 000 apprentis, grâce à un réseau de plus de 200 000 maîtres de stage ou d’apprentissage. Elles constatent dès à présent que les élèves, les familles et les établissements peinent à trouver des stages et que les entreprises renoncent trop souvent à recevoir des jeunes.

Elles observent aussi que la volonté affichée de développer l’alternance ne se traduit malheureusement pas dans les faits :

  • Suppression des différentes formes de préapprentissage.
  • Difficultés des procédures de dérogation pour l’utilisation des machines « dangereuses » et notamment la production du document d’évaluation des risques professionnels.
  •  Incertitude sur la taxe d’apprentissage et les ressources des Régions en matière d’apprentissage.
  • Coût de rabot sur les aides aux employeurs d’apprentis.
  • Réduction du crédit d’impôt apprentissage.
  • Blocage du financement attribué aux MFR jusqu’en 2017.
  • Réflexions conduites à l’Éducation nationale pour diminuer le nombre de semaines de stage en Bac pro…

Les Maisons familiales rurales, pour toutes ces raisons,  souhaitent attirer l’attention des élus et des pouvoirs publics sur la situation difficile que traversent les formations alternées en France et les conséquences qui en découlent. Le risque est réel d’éloigner progressivement les élèves du monde du travail : moins de jeunes qualifiés, augmentation des décrocheurs, chômage accru, rejet de l’entreprise…

Publicités

Maisons familiales rurales : pour réussir autrement…

Par défaut

Un article sur le site des Cahiers pédagogiques :

« Les blogs de Patrick Guès et Christophe Bernard, tous deux responsables à l’Union nationale des MFR, ont été élus blogs du mois par les Cahiers pédagogiques. Belle occasion d’en savoir plus sur les Maisons familiales rurales, lieu d’une pédagogie pour « réussir autrement ».

Gérer les paradoxes de la formation alternée : L’expérience des Maisons familiales rurales

Par défaut

Article publié dans la revue « L’enseignement technique » n°235 du 3ème trimestre 2012

Le dimanche 29 septembre 1935 après-midi, trois paysans et un curé de campagne syndicaliste, dans un petit village du Lot-et-Garonne, formalisent de façon simple et pragmatique les bases éducatives de ce qui deviendra plus tard les fondements du mouvement des Maisons familiales rurales :
– Une semaine par mois les jeunes iront suivre des cours à la Maison familiale puis durant trois semaines, ils participeront aux activités de l’exploitation agricole des parents qui s’engagent à les accompagner et à leur laisser du temps pour réaliser des exercices plus théoriques. Ils inventent alors une formation alternée dans la vie et par la vie, qui permet de rattacher les études à une expérience professionnelle vécue.
– Après la période de stage dans l’entreprise familiale, les adolescents resteront toute la semaine à la Maison familiale, en internat. Étant, par nature, un milieu différent de celui d’origine, ce séjour à l’école constituera une ouverture sur l’extérieur ainsi qu’un rouage important dans les apprentissages sociaux où l’éducation humaine sera privilégiée.
– Ces quatre personnes font le pari que cette alternance entre la vie en entreprise et la réflexion à la Maison familiale agira directement sur l’évolution de leur milieu socio-économique.
Progressivement, dans les années 1950, inspirée, en partie, par les travaux de L’École nouvelle*, la conception de l’alternance des Maisons familiales se précise* : chaque jeune est d’abord amené à s’engager durant le stage dans un travail professionnel, en situation réelle, pour lui permettre d’agir, d’être reconnu, d’acquérir un statut et de prendre sa place dans le monde. Il réfléchit ensuite à sa pratique et observe son environnement, avec l’aide des adultes qui l’entourent (création du cahier d’exploitation  et du plan d’étude avec l’idée de mise en recherche, dans l’entreprise certes mais plus généralement dans la vie quotidienne). Les jeunes posent des questions aux adultes qui les entourent : parents, professionnels, formateurs… Ce n’est plus le maître qui interroge, c’est l’adolescent qui interpelle les aînés. En classe, cette réalité du terrain va être décryptée et analysée. Cette analyse favorise la distanciation nécessaire (la mise en commun est une animation pédagogique où les jeunes comparent, discutent, échangent sur leurs recherches). Enfin, un plan de formation donne un sens général, organise la répartition des activités de l’élève dans le temps et l’espace, dans l’entreprise et à l’école, de manière thématique (un thème fédérateur structure une période d’alternance) afin d’avoir une approche systémique et globale.
De cette capitalisation d’expériences et d’acquis sur près de 80 ans, les Maisons familiales rurales insistent sur quatre aspects fondamentaux :
– Le savoir est d’abord le savoir du jeune qu’il importe de prendre en compte en se référant à ses projets et à ses activités. Dans tous les cas, la pratique (et le questionnement, l’étonnement, la curiosité, l’envie de faire…) précède la théorie. Le travail devance l’étude et non pas l’inverse (de la main à l’idée). Cette mise en situation sur le terrain (l’alternance : pédagogie du réel et de l’action) -et la production de savoirs qui en résulte- favorise l’acquisition des connaissances. Là où l’école traditionnelle est un lieu d’accumulation des savoirs, l’alternance est un processus vivant et efficace d’intégration des connaissances !
– La relation entre le vécu dans l’entreprise et la formation à l’école requiert des mécanismes nécessairement construits. L’articulation des différents espaces temps de l’alternance demande des activités pédagogiques précises (carnet de liaison, enquête, mise en commun, temps d’accueil après une phase de stage, préparation du prochain séjour en stage…) qui permettent d’organiser la continuité de la formation dans une discontinuité d’activités (gestion des ruptures). Ces dispositifs ne valent que s’il existe une équipe éducative formée à l’alternance et capable de faire le lien entre les différents partenaires de la formation (visite des maîtres de stage ou d’apprentissage, rencontre des parents), d’ordonner cette dernière par thème et de l’optimiser avec des intervenants, des visites, des sorties culturelles…
Tous les acteurs concernés par la formation travaillent en commun, chacun à sa place dans le rôle qui est le sien, au service du même projet. Les échanges entre jeunes, familles, formateurs, adultes présents dans l’entreprise (l’alternance : pédagogie de la rencontre) sont essentiels et permettent l’évolution de l’apprenant et celle, en parallèle, de toute la communauté éducative qui a le même but : celui de la réussite de la personne en formation.
La formation technique, générale, humaine et citoyenne sont étroitement associées. Mettre en synergie, et non en opposition, les dimensions professionnelles et générales de l’enseignement, faire en sorte que la formation globale d’un jeune le prépare à vivre avec d’autres, solliciter sa responsabilité et son sens de la solidarité, encourager la vie de groupe, dans un environnement de qualité, sécurisant, à taille humaine, encourager sa mobilité sur l’espace européen et son ouverture au monde, privilégier la notion de compétence et de professionnalisme à celle de métier, lui permettre de prendre conscience de son environnement et de l’intérêt d’inscrire sa citoyenneté dans une logique de développement durable… tels sont les axes à privilégier, au-delà de toute formation technique. À travers cette formation globale, chaque jeune est appelé à se construire professionnellement et socialement.
Ainsi, la solide expérience des Maisons familiales rurales nous apprend que la formation alternée n’est pas seulement un procédé de formation ou un moyen d’insertion parmi d’autres. C’est un concept complexe qui suppose de gérer un certain nombre d’oxymores : celui de la production et de la formation, celui de la rupture et de la continuité, celui du travail manuel et du travail intellectuel, celui de la formation professionnelle et de la formation générale, celui du projet personnel et de l’engagement citoyen, celui du professeur et de l’animateur, celui du conservatisme et de la révolution… En un mot l’alternance renverse, cul par-dessus tête, nos vieux paradigmes éducatifs et bouscule nos vieilles certitudes.
Faut-il en avoir peur ? Non bien au contraire !
La formation par alternance porte en elle, dans sa conception et ses pratiques, les germes d’une véritable rénovation de l’École.
L’alternance -à condition qu’elle soit pensée dans une globalité et avec, en toile de fond, une ambition sociétale- peut nous aider à réfléchir à une éducation impertinente et sans cesse renouvelée, la seule qui vaille !
 

* École nouvelle : courant pédagogique qui défend le principe d’une participation active des individus à leur propre formation. L’apprentissage, avant d’être une accumulation de connaissances, doit avant tout être un facteur de progrès global de la personne. Pour cela, il faut partir de ses centres d’intérêt et s’efforcer de susciter l’esprit d’observation et de coopération.
* Une méthode active d’apprentissage agricole, les cahiers de l’exploitation familiale, André Duffaure et Jean Robert, Paris, Éditions EAM, 1955, 247 p.

Les MFR font des propositions pour aller plus loin que les mesures annoncées

Par défaut

Relance de l’alternance : Des mesures qui ont le mérite d’exister mais qui doivent être complétées par des actions structurelles à plus long terme

Les Maisons familiales rurales ont pris connaissance des mesures sur le développement de l’alternance annoncées hier par le Président de la République lors d’un déplacement en Seine-Saint-Denis. Elles se félicitent de ces décisions qui devraient permettre de soutenir l’apprentissage dans l’immédiat. Les Maisons familiales rurales estiment cependant nécessaire d’aller plus loin, tant sur le plan qualitatif que financier, si l’on veut doubler le nombre de jeunes par alternance. Elles proposent :

1. D’engager au plus vite une réflexion sur les conséquences du « Bac pro 3 ans » en apprentissage si l’on veut rendre ce parcours plus attractif :

  • Mettre en œuvre des parcours initiatiques à l’apprentissage dans les CFA pour des jeunes ayant terminé le collège.
  • Adapter le nouveau dispositif DIMA pour accueillir après la classe de 3ème une partie du public intéressé par le Bac Pro et par l’apprentissage.
  • Augmenter le passage du nombre d’élèves titulaires d’un CAP en filière Bac pro.

2. De prévenir les ruptures de contrat d’apprentissage en développant des formules variées de parcours préparatoires au sein des CFA :

  • Mettre en œuvre de nouveaux dispositifs préparatoires à l’apprentissage après le collège.
  • Proposer ces « parcours préparatoires à l’apprentissage » au sein des CFA à tous les jeunes en quête d’une formation par alternance.
  • Ne pas réserver, comme c’est trop souvent le cas, de tels parcours aux jeunes décrocheurs.

3. De développer une véritable ingénierie pédagogique de l’apprentissage :

  • Prévoir une préparation spécifique des formateurs de CFA à la pédagogie de l’alternance.
  • Travailler à l’individualisation des parcours.
  • Développer la mixité des statuts (apprentissage, scolaire, contrat de professionnalisation) durant la formation et au sein des groupes.

4. D’assouplir certaines règles et d’engager de nouvelles pratiques :

  • Permettre l’entrée en apprentissage tout au long de l’année.
  • Favoriser l’apprentissage dans le secteur public et le secteur associatif.
  • Encourager les changements d’entreprise et la mobilité internationale pendant la formation.

5. De rendre le financement des CFA plus juste :

  • Limiter le montant de la taxe d’apprentissage par apprenti.
  • Simplifier les règles de répartition de la taxe d’apprentissage.
  • Fusionner la contribution au développement de l’apprentissage et la taxe d’apprentissage.

Si un projet de loi est déposé prochainement, il devra tenir compte de ces différents paramètres afin de tirer entièrement profit des potentialités que l’alternance recèle.

Les institutions

Par défaut

Une institution a marqué l’histoire de l’alternance en France : Les Maisons familiales rurales. Les Maisons familiales rurales, malgré leur taille modeste, ont publié une littérature abondante sur le sujet et ont une action efficace de lobbying pour faire entendre et valoir leurs points de vue. Leur Centre national pédagogique (CNP) près d’Orléans, dans le Loiret, avec ses travaux, sa bibliothèque, son partenariat avec l’Université, sa collection Mésonance puis Alternance et Développement, en collaboration avec L’Harmattan, a répandu largement le concept.

Parmi les autres organisations qui ont joué également un rôle, nous pourrions citer les Compagnons, l’Université de Tours et son laboratoire des sciences de l’éducation qui, entre 1980 et 2000, plus que toutes autres universités, va initier de nombreux travaux d’étudiants sur l’alternance, l’École des Hautes Études et le Collège coopératif, le Comité central de coordination de l’apprentissage dans le bâtiment et les travaux publics et les Chambres de Métiers. Il nous faut aussi signaler une revue, Éducation permanente, créée en 1969 par Bertrand Schwartz à Nancy, qui se consacre à la recherche dans le champ de la formation des adultes mais qui sensibilisera largement le public à la cause de l’alternance. Le Conservatoire des arts et métiers et certains de ses éminents professeurs joueront également un rôle ainsi que le CEDEFOP, Centre européen pour le développement de la formation professionnelle, agence de l’Union européenne, et le CEREQ, Centre d’études et de recherches sur les qualifications, établissement public d’expertise au service des acteurs de la formation et de l’emploi qui dépend de trois ministères, celui de l’éducation nationale, celui de l’économie et celui de l’emploi.

Les porte-parole : les institutions, Patrick GUES, 2009

Les pédagogues des Maisons familiales rurales

Par défaut

Nous avons déjà vu dans l’histoire des formations scolaires par alternance que les Maisons familiales rurales font partie de ces rares mouvements éducatifs qui ont pris une place officielle, malgré leurs fortes spécificités associatives et pédagogiques, non sans problème, dans le paysage éducatif français. Elles sont nées en 1937 et se sont développées après la deuxième guerre mondiale, d’abord pour former les fils d’agriculteurs, ensuite leurs filles et puis, dans les années 1970, ont étendu leur champ d’action sur de nombreux métiers : sanitaire et social, mécanique, tourisme, bâtiment, environnement…

Leur pédagogie de l’alternance s’est formalisée sur une dizaine d’années, de 1945 à 1955 même si par la suite de nouveaux apports viennent compléter le dispositif. Un homme est à l’origine de la démarche : André Duffaure. Mais André Duffaure n’a pas élaboré une théorie sortie toute pensée de son cerveau fécond. C’est à partir de la confrontation de la pratique des premiers formateurs de ces établissements qu’il organisera la démarche des Maisons familiales. Un de ceux qui ont participé à ces premiers travaux d’observation et d’analyse, Daniel Chartier, va l’aider à diffuser l’idée. De nombreux autres collaborateurs de ce mouvement feront de même et publieront de nombreux ouvrages sur le sujet, dès années 1970 à ce jour. Citons pour mémoire au risque d’en oublier : Jacques Legroux (formateur au Centre national pédagogique et auteur d’une thèse sur l’acquisition des connaissances, aujourd’hui décédé), Jean-Claude Gimonet (directeur du Centre national pédagogique des Maisons familiales de 1991 à 1998), Jacques Ozanam (cadre à l’Union nationale des Maisons familiales et plume du mouvement durant de longues années), Gilles Bourgeon (qui a publié un ouvrage qui reste une référence quand à la classification de l’alternance), Jean-Claude Daigney (directeur actuel de l’Union nationale des Maisons familiales), Christophe Massip (qui s’est intéressé aux nouveaux publics)… et une génération d’animateurs du centre pédagogique qui vont ensuite rejoindre l’université : Christian Gérard, Jean Clénet, Franck Vialle, Jean-Noël Demol

André Duffaure, né le 28 janvier 1924 dans une famille d’agriculteurs du Lot-et-Garonne, ingénieur agronome, découvre durant la résistance le personnalisme d’Emmanuel Mounier[1] qui influencera, sans nul doute, son approche éducative. En 1946, tout à fait par hasard, il croise le directeur de l’Union nationale des Maisons familiales de l’époque qui lui propose un poste de professeur à l’école de cadres de Pierrelatte que vient de créer ce mouvement. En assurant cette fonction, il observe ce qui se fait sur le terrain auprès des élèves. Il comprend vite qu’il faut conceptualiser l’approche pédagogique empirique des Maisons Familiales. Il propose alors d’inverser le programme traditionnel et de commencer la formation par ce qui intéresse d’abord les jeunes : la conduite des productions agricoles. Les contenus plus abstraits comme la biologie, l’agronomie, la climatologie seront étudiés par la suite. Révolutionnaire, il demande encore à ce que les élèves posent des questions aux adultes qui les entourent : parents, maîtres de stages, formateurs… Ce n’est plus le maître qui interroge, c’est l’adolescent, ce qui ne sait jamais fait dans l’école classique. Il tente de créer des ponts entre les disciplines, veut une approche globale de l’enseignement, insiste pour que le jeune participe aux activités de l’entreprise en situation réelle. Il est alors appelé à Paris au siège pour revoir l’ensemble des programmes. Il met ainsi progressivement en place une véritable démarche pédagogique de la formation par alternance en insistant sur trois aspects fondamentaux : la nécessaire relation pédagogique entre le vécu dans l’entreprise – ou la famille – et la formation à l’école, la mise en situation réelle avec des adultes, la nécessité d’associer la formation technique et la formation générale. Il comprend également que formation et développement sont intimement liés et que les Maisons Familiales sont des extraordinaires outils de développement au service de leur territoire.

Avide de savoirs, il s’inscrit à la Sorbonne. Il y rencontre le promoteur de l’École Nouvelle, Roger Cousinet[2], alors chargé de cours, qui préfacera l’ouvrage qu’ André Duffaure publie en 1955 : Une méthode active d’apprentissage agricole : les cahiers de l’exploitation familiale.

En 1957, il est nommé directeur de l’Union nationale des Maisons familiales rurales. Il assumera cette fonction jusqu’en 1990. À son poste, il vend inlassablement l’idée de la formation par alternance auprès des milieux politiques et intellectuels en France comme à l’étranger. Il est de tous les combats face au ministère de l’Agriculture pour obtenir une reconnaissance des Maisons Familiales. En 1960 puis en 1984, les deux lois qui ont marqué l’enseignement agricole portent son empreinte.

Il quitte ses fonctions à l’Union nationale en 1990 et décède le 22 septembre 1997 à l’âge de 72 ans après une maladie foudroyante. Les Maisons familiales rurales, et plus largement le concept de l’alternance en France, lui doivent beaucoup.

Daniel Chartier, né le 13 octobre 1926 dans la commune de Saint-Cyr en Val dans le Loiret, au cœur de la Sologne, quitte en 1945, pour des raisons de santé la ferme paternelle pour suivre une formation technique à l’école de cadres des Maisons familiales. Sa vie de petit paysan toute tracée va basculer… Il y rencontre, pour la première fois, André Duffaure. Après avoir été moniteur puis directeur de Maison Familiale, en 1956, ce dernier lui confie la responsabilité des sessions pédagogiques puis en 1961, la direction du Centre national pédagogique de ce mouvement qu’il va patiemment organiser et développer.

À partir de 1975, Daniel Chartier tisse des liens avec l’Université et l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, rencontre Henri Desroche[3] et Georges Lerbet[4], met en place le Diplôme universitaire des études pratiques sociales (DUEPS) avec le souci de la promotion des formateurs des Maisons familiales. En 1977, il présente lui-même ce diplôme et rédige un mémoire Genèse d’une institution éducative : contribution à l’étude des liaisons du milieu de vie et de l’école dans une pédagogie de l’alternance : le cas des Maisons Familiales Rurales 1935-1950.

Il se passionne alors pour l’histoire du mouvement. Publie en 1978 Naissance d’une pédagogie de l’alternance dans le premier numéro de la revue Mésonance qu’il met en place pour diffuser les travaux de recherche du centre pédagogique. Soutient une thèse de doctorat en 1980 Motivations éducatives et projet professionnel : contribution à une socio-pédagogie de l’alternance. Il complète ses travaux, en 1986, par A l’aube des formations par alternance. Histoire d’une pédagogie associative dans le monde agricole et rural.

Inlassablement, pendant toute sa vie professionnelle, il va s’appliquer à mettre en musique l’approche éducative des Maisons familiales. Sans excès de langage théorique, sans passion, avec beaucoup de respects, aussi bien pour les moniteurs dont il a formé de nombreuses générations que pour les responsables des associations ou ses interlocuteurs des ministères, toujours à l’écoute, Daniel Chartier organise l’alternance et lui donne du sens. Après quarante-six ans passés dans les Maisons familiales, en juillet 1991, il prend une retraite bien méritée.

Les porte-parole de l’alternance : les pédagogues des Maisons familiales rurales, Patrick GUES, 2009

[1] Emmanuel Mounier : philosophe français né en 1905 et mort en 1950, fondateur de la revue Esprit et du courant de pensée le personnalisme.

[2] Roger Cousinet (1881-1973) : d’abord instituteur puis inspecteur de l’enseignement primaire, Roger Cousinet devient directeur de l’Ecole Nouvelle française. Il propose, entre autres, une nouvelle méthode de travail en groupes pour les jeunes enfants. Il fut professeur de pédagogie à la Sorbonne.

[3] Henri Desroche (1914-1994) : sociologue, philosophe, fondateur du collège coopératif en 1959 qui « invente » la recherche-action dans la formation d’adultes.

[4] Georges Lerbet : philosophe, psychologue, spécialiste en épistémologie, il a, à l’Université de Tours dont il est professeur émérite, dirigé de nombreuses thèses en sciences de l’éducation. Auteur de nombreux ouvrages : Piaget -1973-, Approche systémique et production de savoirs -1993-, Pédagogie et systémique -1997-… Travaille en étroite relation avec le centre pédagogique des MFR à partir de 1975.