Les stages sont précieux ? Il est donc temps de les casser !

Par défaut

Chronique de Jean-Marc Vittori publiée dans les Échos du 13 mai 2014 (www.lesechos.fr)

« Les stages en entreprise vont devenir plus compliqués et plus coûteux. Le législateur va ainsi détruire une souplesse précieuse pour préparer les jeunes à l’emploi. Et s’il fallait envoyer le législateur lui-même en stage ?

Doucement, discrètement mais efficacement, la machine à faire n’importe quoi s’est remise en route. Elle s’attaque cette fois-ci aux stages en entreprise, c’est-à-dire au moment crucial qui sépare la formation du travail, la post-adolescence de l’âge adulte, le « devenir » du« faire ». Depuis six mois, les parlementaires travaillent sur une proposition de loi. Aux dernières nouvelles, le stagiaire va avoir droit à une « gratification » minimale d’au moins 523,36 euros par mois au lieu de 436,05 euros, dès que son stage dépassera un mois et non deux. Il aura aussi droit à l’indemnité transport, à des vacances, au congé maternité, à la cantine ou aux Tickets restaurant. Il sera inscrit sur le registre du personnel. Le nombre de stagiaires par entreprise et par tuteur sera plafonné.

Dans sa grande sagesse, le législateur fait donc tout pour que le stage soit plus difficile, plus compliqué, plus coûteux pour l’employeur (au total, la hausse dépassera les 50 %). Alors même que le ministre veut davantage de stages pour les étudiants en licence, que les étudiants savent que le stage est essentiel pour leur entrée dans la vie active, que les entreprises multiplient les offres.

Entendons-nous bien. Le père de deux grandes filles, actuellement toutes deux en stage, serait très heureux que leurs employeurs leur versent davantage d’argent. S’il n’avait pas à compléter leur obole, il aurait de quoi s’acheter en fin d’année une (petite) voiture neuve. Il doit en même temps aussi admettre que le stage a son utilité, que ses deux filles pourtant brillantes n’étaient pas vraiment prêtes à faire le grand saut dans le monde du travail au sortir de l’amphi.

Entendons-nous bien encore. Certains employeurs usent tellement du stage qu’ils en abusent. Il est aberrant, parfois scandaleux, qu’une entreprise ait davantage de stagiaires que de salariés. Ou recrute des stagiaires avec cinq ans d’expérience pour devenir chefs de projet. Ou les fasse travailler à mort. Mais si les stages deviennent une étape obligée de l’arrivée dans la vie professionnelle, ce n’est pas seulement parce qu’il y a des aigrefins et des « esclavagistes », pour reprendre un mot à la mode. Comme souvent en France, c’est le signe d’un système qui ne tourne pas rond et qui trouve le moyen de tourner quand même.

Le stage est un trait d’union entre l’école et l’entreprise. Or, en France, la distance entre ces deux univers est grande, trop grande. Le stage joue donc un rôle essentiel. Un rapport publié au début de l’année par le McKinsey Center for goverment sur le parcours des jeunes Européens vers l’emploi (1) montre clairement l’enjeu.

En France, jeunes et employeurs estiment plus qu’ailleurs que l’école prépare mal au travail. La proportion de jeunes en formation ayant réalisé un stage ou une alternance est aussi plus élevée qu’ailleurs (elle atteindrait 87 % !). Enfin, « les jeunes Français qui effectuent un stage réduisent de 36 % la probabilité de se trouver au chômage au cours des six mois suivant le diplôme, par rapport aux étudiants n’ayant effectué aucun stage durant leur scolarité » – plus que partout ailleurs. Le stage est une ouverture précieuse dans un pays où l’école est censée former des citoyens éclairés, des individus épanouis et des esprits critiques plus que des futurs actifs.

Cette distance entre l’école et l’entreprise est très ancienne. Elle vient à la fois de relations sociales exécrables et d’un système éducatif qui a grandi à l’ombre du service public . Mais elle devenue encore plus pénalisante pour les jeunes déboulant sur le marché du travail, et rend le stage encore plus salutaire, pour au moins quatre raisons. D’abord, la croissance a ralenti, et les créations d’emplois avec. Ensuite, le salaire minimum n’a cessé de monter. En une génération, son pouvoir d’achat a progressé d’un tiers. Beaucoup de jeunes qui commencent à travailler n’ont pas été formés pour produire autant. Du coup, les entreprises ne les recrutent pas. Et puis le corset réglementaire sur le travail s’est encore resserré – ce sont les fameuses 3.648 pages du Code du travail. Enfin, les entreprises ont adopté au fil des ans des organisations plus tendues. Les salariés ont moins le temps de former le petit jeune qui vient d’arriver pour lui apprendre le métier. Il doit donc l’avoir appris avant. En stage.

Le stage est un travail « light ». Léger en coûts, léger en contraintes légales et réglementaires. Comme le contrat à durée déterminée et l’intérim, il donne à l’entreprise une souplesse précieuse dans un monde très volatil. L’encadrer davantage risque de rigidifier un système déjà trop rigide. Soit la mesure sera inefficace, donc inutile. Soit elle sera efficace, donc destructrice de stages en dépit de leur utilité évidente.

Face à cette acharnement d’un système tout entier à lutter contre l’emploi des jeunes, on est tenté de faire l’éloge… des stages qui comblent les distances. Stages pour les enseignants, afin qu’ils découvrent que l’entreprise n’est pas l’enfer et qu’il serait possible de mieux y préparer les élèves sans en faire pour autant des zombies. Des associations s’y emploient, comme la Fondation pour une croissance responsable. Stages pour les parlementaires aussi, afin qu’ils découvrent au quotidien les dysfonctionnements créés par leur production proliférante. L’association Entreprise et progrès en propose. Dans une société très cloisonnée, le stage est trop utile pour en faire profiter seulement les jeunes. »

(1) « De l’enseignement à l’emploi : engager les jeunes européens dans un parcours plus efficace vers l’emploi », McKinsey Center for Government, février 2014.

Pour lire l’article…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s