Cher gamin désorienté, n’attends rien de moi, ton conseiller d’orientation

Par défaut

Un témoignage édifiant publié sur www.rue89.com le 1er juillet 2013 et que je ne peux m’empêcher de reprendre en totalité…

« J’ai été mal orienté. Du coup, à l’instar de Zazie qui voulait devenir institutrice pour faire chier les mômes, pour me venger, je suis devenu conseiller d’orientation psychologue. Vous savez, cette figure qui, selon Kepel, est encore plus détestée que le flic dans les banlieues de notre République…

En cette fin d’année scolaire, quelques-uns des 7,7 millions de collégiens, lycéens ou étudiants qui se trouvent à un moment-clé de leur orientation vont cependant trouver bien pratique de pouvoir recourir gratuitement à un conseil neutre et expert sur les démarches à suivre pour trouver une solution à des situations complexes.

Quinze minutes par élève et par an

Une grosse moitié du temps de travail du conseiller d’orientation psychologue est consacrée à intervenir dans les collèges et lycées publics (plus rarement en université).

Chaque COP a en charge deux ou trois établissements, ce qui représente 1 200 à 1 600 élèves en moyenne. Concrètement, ça nous permet d’aller au mieux une journée par semaine dans chaque établissement, où on remarque plus souvent notre absence que notre présence. Difficile, avec un peu plus de quinze minutes par élève et par an, de travailler de façon approfondie avec tous.

Ce travail à cheval sur plusieurs types d’établissements offre une position de spectateur impuissant d’un système qui s’effondre et qui choisit très tôt la minorité qui réussira scolairement et professionnellement, la majorité qui s’en sortira et la minorité qui sera vouée à la galère… J’approuve pas, hein. Je décris.

A l’entrée en sixième, la priorité est donnée à l’adaptation au collège. Comme un gros boulot est déjà fait en primaire par les psychologues scolaires on intervient peu, surtout pour réaliser des évaluations psychologiques pour des élèves dont une orientation vers les enseignements adaptés est envisagée, car ils sont trop en difficulté pour pouvoir réussir de façon « classique » au collège.

Une solution qui leur permettra de progresser à leur rythme et qui leur garantit à la sortie une place pour préparer un CAP. On ne décide pas de les orienter vers la Segpa (fin d’un mythe !), on réalise juste un bilan après accord des parents et on transmet nos conclusions à une commission indépendante qui proposera ou pas cette orientation. Les parents décident au final d’accepter ou pas.

Jusqu’en troisième, de gré ou de force

Passons en cinquième, puis en quatrième. De façon relativement automatique. Le redoublement coûte cher, est inefficace, alors autant faire avancer les flux, c’est ce qui est demandé aux chefs d’établissement. Le gros de la troupe avance, quelques-uns courent plus vite, permettant à leurs parents d’élaborer pour eux des plans de carrière sur la comète qui seront vite mis en pièces par l’irruption de la puberté dans les centres d’intérêt de leur progéniture.

Malgré tout, certains élèves commencent à trouver le temps long, soit qu’ils ont accumulé trop de lacunes pour pouvoir suivre, soit qu’ils n’ont plus aucun appétit pour l’école. Du coup, beaucoup de familles demandent s’il est possible de partir tout de suite vers un apprentissage. Ma pauvre dame, c’est fini depuis plus de vingt ans, ça… Aujourd’hui, c’est le collège unique, tout le monde va jusqu’en troisième, de gré ou de force.

Rentrée après rentrée, on supprime d’ailleurs toutes les alternatives qui permettaient aux gamins de respirer et, sinon de laisser derrière eux cette scolarité trop académique, au moins d’introduire une ouverture vers du concret et du professionnel. Plus de quatrième technologique, reste quelques rarissimes troisième pré-professionnelles dont l’accès est très sélect : interdit aux pénibles. Autrement dit, si tu as 14 ans, que tu t’es déjà fait renvoyer quatre jours et que t’as plus envie de rien faire, il faut que tu restes jusqu’à la fin de la troisième au collège à suivre un enseignement abstrait. Désolé.

De rares alternatives précoces

Lycées agricoles et Maisons familiales rurales (MFR) viennent pallier l’offre insuffisante des établissement publics et fournir un répit aux familles désespérées contre monnaie sonnante et trébuchante. Dommage que ces alternatives précoces soient si rares, car elles ont plusieurs atouts :

  • pédagogiquement d’abord, ça permet de redonner de l’air à des gosses qui se sont habitués à leur casquette d’élève en échec, et en leur proposant de ré-expérimenter la réussite, de remettre en route leur envie d’apprendre, tout en leur permettant de découvrir l’enseignement professionnel de façon concrète ;
  • stratégiquement ensuite, ça donne plus de poids à leur candidature pour intégrer le bac pro de leur choix, sachant que la lutte sera rude…

Ceux qui n’ont pas la chance d’échapper au collège unique, faute de moyens ou de flegme, n’ont plus qu’à se résigner et à attendre la fin de la troisième, comme leurs camarades pour qui le collège n’est qu’un long fleuve tranquille et qui attendront un peu plus tard pour se confronter aux affres de l’orientation.

Coiffeuses et footballeurs s’évanouissent

Arrive la troisième : là, c’est du sérieux. Le brevet, mon enfant, ton premier diplôme ! Oui, bon. C’est très folklorique, mais ça n’a pas d’autre utilité que de se retrouver en situation d’examen au moins une fois avant d’en passer un qui compte vraiment : le bac. Obtenir ou pas le brevet des collèges dépend surtout des résultats obtenus tout au long de l’année, et ne changera strictement rien à la suite des études. Par contre, l’art de s’orienter en troisième relève des trésors de finesse et de non-dits…

En théorie, les élèves ont pu progressivement construire un projet d’études et de métiers depuis la cinquième et n’ont plus qu’à finaliser leur choix en troisième. Faute de temps, c’est aux professeurs principaux qu’incombe désormais la tâche de préparer les élèves à cela. Qu’ils ne soient pas formés pour cette fonction est secondaire, puisqu’ils perçoivent une indemnité pour… ils sont donc compétents.

Reste qu’un élève de 12 ans n’est plus le même à 14, que les intérêts qu’il exprime à un instant donné sont surtout le reflet des préoccupations liées à son âge et ne sauraient servir de bases solides pour construire son projet d’orientation : dans une classe de 30 élèves de troisième, on aura toujours sept coiffeuses, huit puéricultrices, huit joueurs de foot et sept concepteurs de jeux vidéo. Trois ans plus tard, ces métiers seront très rarement évoqués…

Quant à connaître sur le bout des doigts les noms des formations… A chaque nouveau ministre, hop, on change le nom du diplôme, si possible en lui donnant une appellation la plus hermétique possible : « bac pro installation des systèmes énergétiques et climatiques », ça a tout de même plus de gueule que plombier chauffagiste, non ?

Plomberie, hôtellerie ? L’offre et la demande

Finalement, avec quelques jours de stage de découverte en entreprise, quelques discussions à la maison, quelques injonctions du prof principal pour avoir un projet et, s’il a de la chance, une petite demi-heure d’entretien avec un COP, l’élève de troisième est prêt à terminer le collège et à envisager son orientation… et sa vie.

Qui décide ? Pas le COP. Jamais, il n’en a ni le pouvoir, ni le droit. Le conseil de classe, confirmé par le chef d’établissement, décide en fin d’année du passage ou non :

  • vers une seconde générale ou technologique pour poursuivre vers des études longues. En gros, si tu as plus de 10/20 de moyenne, tu peux y aller, mais pour ne pas galérer, compte au minimum 12/20 en fin de troisième. Ensuite, tu en prends pour cinq, six ou huit ans encore. Minimum ;
  • vers une seconde professionnelle pour viser un bac pro en trois ans. On te promettra que tu pourras ensuite continuer vers des études longues, mais c’est en fait très exceptionnel de réussir un simple BTS après un bac pro ;
  • vers un CAP pour un formation professionnelle courte en deux ans pour ceux qui sont le plus en difficulté. Très bon plan dans certaines spécialités (industrie, BTP, hôtellerie), mais très insuffisant dans le secteur tertiaire pour trouver du travail.

C’est tout. Si l’élève et sa famille ne sont pas d’accord, ils peuvent faire appel de la décision, ça marche une fois sur deux mais l’élève se casse (presque) toujours la figure l’année suivante, les profs sont généralement de très bons devins de la réussite scolaire de leurs élèves. Par contre, personne ne va décider à la place des élèves si c’est une bonne chose d’aller faire de la plomberie plutôt que de l’hôtellerie ou de commencer à apprendre le russe au lieu de faire des sciences de l’ingénieur : pour ça, les élèves vont découvrir la loi de l’offre et de la demande, parfois cruellement.

En pro, c’est simple : on prend les meilleurs

En lycée général et technologique, a priori il y a de la place pour tout le monde, même si quelques enseignements rares sont à capacité limitée et sélectionnent les heureux élus. Ça n’a pas d’influence fondamentale sur le type de bac qu’il sera possible de préparer à l’issue de la seconde ; de toute façon, c’est le tronc commun d’enseignements qui sera déterminant.

En lycée professionnel, les places sont (très) limitées :

  • par les équipements disponibles (lorsqu’il y a la place de mettre douze établis de menuisier dans un atelier, on ne peut pas prendre treize élèves) ;
  • par le nombre d’enseignants disponibles ;
  • par les normes de sécurité, etc.

Alors, on sélectionne les élèves selon leurs notes (surtout), selon leurs compétences (la façon dont ils font leur boulot d’élève, un peu) et l’avis du chef d’établissement (un tout petit peu). On additionne tout ça, ça donne un score pour chaque demande de chaque élève, on les classe et on prend les meilleurs. Simple, non ?

Ça se fait de façon informatique, ce qui est un réel progrès par rapport aux commissions d’affectation qui étaient en vigueur auparavant, aux critères très approximatifs, fluctuants et sur lesquels il était possible d’intervenir pour le meilleur (« c’est la fille de la voisine de ma cousine, faut la prendre, elle est super ») comme le pire (« ah non, lui j’ai eu son frère il y a deux ans, c’était un pénible, je veux plus avoir affaire à cette famille de barges… »).

Résultat de cette confrontation précoce au marché du « travail » ? Comme toujours, les meilleurs dossiers sont pris, ce qui aboutit à constater qu’en termes de résultats scolaires, la barre est souvent plus haute pour espérer entrer en bac professionnel que pour entrer en seconde générale.

Et les CAP ? Et l’apprentissage ? Bof…

Et si t’as rien eu mon gamin ? Bah, tu as pu faire plusieurs vœux… mais bon, si tu as grillé toutes tes cartouches pour des filières très demandées par des meilleurs que toi, sans prévoir un vœu de repli sur une filière moins désirable mais plus facile à obtenir, tant pis pour toi. Prends ce qui reste, là où il reste de la place. Tu préfères l’usinage ou l’industrie du recyclage ? Tout n’est pas négatif ; finalement, dans les bac pros les plus demandés, on va retrouver des classes d’élèves très motivés et avec de bonnes capacités scolaires, qui leur auraient permis de poursuivre en voie générale si tel avait été leur choix.

Corollaire : on va retrouver en seconde générale des élèves avec un niveau scolaire très insuffisant, qui n’ont pas pu trouver de place en bac pro, et qui se retrouvent à entamer cinq ou six ans d’études alors qu’ils ne demandaient qu’une filière courte.

Et les CAP alors ? Ils sont réservés en priorité aux élèves les plus en difficulté, sortant de Segpa ou des dispositifs d’insertion. Raté, plus de place… C’est dommage parce que ça permet néanmoins de décrocher rapidement une qualification qui permet de trouver du boulot ensuite.

Et l’apprentissage ? C’est super l’apprentissage, non ? Et puis on n’a pas besoin de passer par un lycée, il suffit d’avoir un patron ? En théorie, oui. En pratique, ça consiste à chercher du boulot à 15 ans sans savoir rien faire, sans être autonome, sans pouvoir se déplacer, et à convaincre un patron de t’embaucher en te laissant une semaine de libre sur trois pour que tu puisses aller suivre tes cours au CFA, dans un contexte de crise et de chômage de masse.

C’est pas gagné, surtout que la coiffeuse du quartier ou le réparateur de mobylettes du coin reçoivent trois demandes par jour depuis dix mois. Et trouver un patron ne signifie pas qu’il te gardera. Statistiques officielles : un contrat d’apprentissage sur quatre est interrompu avant la fin.

Les lycées privés ont déjà fait leur marché

Restent les lycées privés. Lesquels ont généralement déjà fait leur marché en mars ou avril, lors des journées portes ouvertes, et ont rempli leurs classes. Trop tard.

« On est fin juin, j’ai pas de lycée pour la rentrée, je fais quoi maintenant ? » Viens au CIO ! On va te trouver une solution de secours, une place ici ou là parmi celles qui se libèrent ou se désistent, ou une autre voie pour arriver à ce que tu voulais faire, pas forcément le truc dont tu rêvais, mais au moins te permettre de continuer à avancer.

Profite, parce qu’à la rentrée prochaine, tu risque de trouver porte close : beaucoup de départements refusent désormais de financer les CIO, et l’Etat ne les reprend pas à sa charge. Du coup… on ferme. C’est le comble pour un conseiller d’orientation que de se retrouver dans une impasse. J’ai été mal orienté, je vous disais.

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Une réponse "

  1. J’aime bien, globalement, ce point de vue de l’intérieur. C’est pire que ce que je pensais !
    Mais j’ai relevé deux exagérations qui, on peut le comprendre, sont le résultat d’une exaltation à prouver sa propre thèse (mais chacun a ses faiblesses) :
    il est faux de dire que les jeunes qui sortent de bac pro ne réussissent pas en BTS (en tout cas pas en MFR, il est temps de le prouver, j’ai envie de m’y atteler),
    il faut modérer le fait qu’un contrat d’apprentissage sur 4 est rompu, c’est forcément souvent le cas lorsque ce statut, et pire, le métier, est choisi par défaut, c’est bien moins souvent le cas lorsque l’apprentissage est préparé (Dima, 4ème 3ème par alternance). Alors, il est temps que nos décideurs considèrent l’alternance comme une voie de réussite et y mettent les moyens et passent à l’acte, car les discours ne suffisent plus.

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