Définitions éducatives du mot "alternance"

Par défaut

Le Dictionnaire Encyclopédique de l’Éducation et de la Formation écrit : les formations par alternance sont des modes d’organisations de parcours éducatifs et formatifs qui articulent explicitement plusieurs lieux, plusieurs temps et plusieurs modalités d’apprentissages considérés comme proposant des contenus complémentaires, théorie et pratique.

Les moteurs de recherche sur Internet nous dirigent quant à eux sur des sites aux définitions multiples et variées. Il y a des explications limitées du style : formation ayant pour objet d’acquérir une qualification professionnelle. La formation en alternance associe un enseignement théorique dans un établissement d’enseignement à un stage pratique en entreprise. Elle peut prendre la forme d’un contrat d’apprentissage, ou d’un contrat de professionnalisation. Ou des précisions encore plus laconiques : une formation en alternance, c’est une formation associant l´enseignement institutionnel (école, lycée, université) et l´expérience professionnelle en entreprise.

Quelques unes sont plus précises : système de formation dans lequel des périodes de formation théorique, dispensée au sein d’établissements spécialisés, alternent avec des périodes de travail ou d’application en entreprise. L’apprentissage est l’un des nombreux exemples de formation en alternance.

Mais ces définitions restent partielles et partiales. Elles sont symptomatiques de la conception de la formation alternée en France. A juste titre, l’alternance est associée à la formation technique et professionnelle. Pour la plupart des personnes, elle ne peut s’envisager que sous un statut de salarié, ce qui est déjà moins vrai puisque l’alternance scolaire est une réalité mais reste confidentielle – et inconcevable-. L’idée suivante, qui n’est pas totalement fausse, est courante : Deux systèmes de formation en alternance sous contrat de travail coexistent en France : l’apprentissage d’une part, et les programmes de formation en alternance proprement dits d’autre part . On considère encore qu’elle ne peut être mise en œuvre que dans des établissements spécialisés – sans savoir ce que ce terme de spécialisé, à consonance médicale, recouvre – alors qu’elle s’est largement diffusée du collège à l’université.

Il nous faut aussi dire un mot sur l’association lexicale entre alternance et apprentissage qui est souvent pratiquée. Si l’apprentissage renvoie à un statut, l’alternance est une notion plus large qui englobe l’apprentissage. D’autres confondent l’alternance et la formation professionnelle continue. Nous pourrions aussi nous attarder sur les déclinaisons possibles du vocable alternance : formation en alternance, formation par alternance, formation alternée, enseignement alterné…

Il faut donc consulter les publications de quelques spécialistes des sciences de l’éducation ou des praticiens de l’alternance pour trouver des commentaires plus précis et plus intéressants même si Paul Bachelard nous met en garde : l’alternance n’a pas de définition claire, précise et complète. Démarche empirique, peu codifiée, elle entretient du flou.

L’ALTERNANCE VUE PAR LES PÉDAGOGUES

Quelques spécialistes des sciences de l’éducation ont largement travaillé la question et se sont amusés à la préciser, à la découper, à la catégorisée, à la classer. À ce niveau la littérature est assez abondante.

L’alternance fusion (Grootaers, Antoine et Tilman, 1988) concernerait des systèmes où théorie et pratique se feraient sur le même site. Il y a là à mon avis, un emploi abusif du terme alternance.

L’alternance implicite est appelée ainsi par André Geay (1998) et Philippe Meirieu (2006) qui constate que nous sommes tous, tout au long de notre vie, systématiquement en alternance entre des problèmes à résoudre et des situations d’apprentissage. Globalement, plus ou moins implicitement, tout apprenant et tout enseignant utilisent les ressources du milieu social, familial, professionnel, culturel… qui l’environnent dans ses stratégies de formation et son projet personnel et les réinjecte dans le système scolaire.

La fausse alternance (Gérard Malglaive, 1975), juxtapositive (Gilles Bourgeon, 1979), rythme (Georges Lerbet, 1981), juxtaposition (Grootaers, Antoine et Tilman, 1988), (Jean Houssaye, 1997), aléatoire (Philippe Meirieu, 2006) est encore qualifiée fort à propos de pédagogie du hasard. Le lieu de formation et le lieu de production sont distincts et s’ignorent. Ils cohabitent, quelquefois en bonne intelligence, mais il n’y aucune utilisation pédagogique du système alterné. Le temps en entreprise et le temps d’école sont juxtaposés sans que des objectifs de formation communs aient été définis et que les différents espaces, temps, savoirs et acteurs aient des liens entre eux. L’apprenant gère par lui-même la succession de séquences et opère, tant bien que mal, les articulations nécessaires. Comme le signale Philippe Meirieu, il se peut que tout se passe au mieux et qu’au bout du compte tous les problèmes rencontrés soient traités, mais le résultat reste très aléatoire et, à cet égard, très insatisfaisant si on veut une formation vraiment efficace.

L’alternance externe (Bertrand Girod de l’Ain, 1974), approchée (Gérard Malglaive, 1975), associative (Gilles Bour-geon, 1979), renversabilité (Georges Lerbet, 1981), complémentarité (Grootaers, Antoine et Tilman, 1988), exploitation (Jean Houssaye, 1997), juxtapositive (selon Meirieu, 2006) précise que les partenaires de la formation identifient des objectifs de travail communs mais qu’il n’y a pas de véritable unité du système de formation, les savoirs restant relativement isolés et les relations entre les partenaires faibles.

L’alternance interne (Girod de l’Ain, 1974), réelle ou intégrative (Gérard Malglaive, 1975, Daniel Chartier), copulative (Gilles Bourgeon, 1979), symbiotique (Daniel Chartier et Jacques Legroux), réversibilité (Georges Lerbet, 1981), articulation (Grootaers, Antoine et Tilman, 1988), production (Jean Houssaye, 1997) ou encore interactive (Philippe Meirieu, 2006), est considérée comme le summum de l’alternance. Les interactions, les articulations, entre les savoirs pratiques et les savoirs théoriques sont systématiques et fonctionnent dans le sens production/formation et formation/production. La prise en compte de l’expérience de l’alternant et l’analyse de son vécu est la source de tout apprentissage. Nous sommes là au cœur de l’apprentissage expérientiel où il y a une transformation de l’expérience en connaissance et une réflexion sur la pratique. Ce temps plein de formation est organisé de façon cohérente et fait collaborer étroitement différents formateurs : ceux du centre de formation, ceux de l’entreprise.

Parmi tous ces travaux, les propositions de Gérard Malglaive et de Gilles Bourgeon, à notre sens, restent les plus simples et les plus adéquates. Il existe, en résumé, trois grandes catégories d’alternance : celle qui juxtapose l’entreprise et l’école sans lien aucun, celle qui associe en partie les savoirs de ces deux lieux de formation, celle enfin qui tente d’en faire un système intégral de formation.

LES TYPES D’ALTERNANCE D’UN POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE ET PHILOSPHIQUES

L’alternance est à la fois un héritage capitaliste et un projet marxiste. Héritage capitaliste, parce que l’alternance a consisté et consiste encore à adapter le matériel humain aux exigences, aux normes, à l’idéologie des classes dominantes, afin de l’intégrer aux tâches de production sous couvert de formation. Projet marxiste, car il repose sur la conviction que, seule, la participation des jeunes à la production, pendant le temps même de l’éducation initiale, réalise cette éducation totale où l’épanouissement des personnes et l’intégration sociale trouvent leur articulation juste.

Peu de chercheurs ont regardé l’alternance d’un point de vue sociologique. Il existe le travail d’Antonio Monaco (1993), assez critique, qui considèrent que l’institutionnalisation de l’alternance permet de diriger les jeunes les plus défavorisés vers l’entreprise qui utilise cette main-d’œuvre selon ses besoins. Nous pouvons sans doute classer trois grands types d’alternance en fonction du projet philosophique qui sous-entend sa mise en œuvre.

L’alternance socialiste (ou école du travail) prend appui sur la pensée de Karl Marx qui prône la réunion de l’éducation et de la production matérielle. Le travail porte en soi des valeurs éducatives et l’enseignement n’est qu’un complément des activités réalisées dans l’entreprise.

L’alternance économique, qualifiée encore, à notre avis, à tort de libérale, a consisté au XIXe siècle à la création d’école liée à des industries où les élèves recevaient une certaine instruction et travaillaient dans les ateliers. Dans ce type d’alternance, la logique de production prend le dessus sur les besoins en formation des individus.

L’alternance humaniste a vocation à être un formidable outil d’appréhension de l’environnement humain, économique, professionnel, social et culturel qui dépasse largement la simple acquisition de gestes ou de techniques. Elle a pour objectif de former des hommes de métiers qui s’impliquent dans la vie de la cité (vision des Compagnons, des Maisons familiales rurales…).

Pour être complet, signalons l’approche de Philippe Mérieux qui met à disposition des internautes sur son site (www.meirieu.com) un exposé sur l’alternance. Il y pose la question suivante : quel modèle pour penser l’alternance ? Il y présente les courants philosophiques qui, à son sens, ont influencé la formation professionnelle, le modèle mimétique (imitation/reproduction), le modèle humaniste (culture générale/distance critique), le modèle béhavioriste (analyse des tâches et apprentissage ciblé), le modèle constructiviste (vision globale et pluridisciplinaire/résolution de problèmes professionnels), le modèle anthropologique (articuler savoir-faire et savoirs au projet d’enseigner).

LES EFFETS SUR LES ALTERNANTS

Curieusement, peu de chercheurs ont regardé les effets de l’alternance sur les individus qui en ont bénéficié. Il me semble que nous pourrions en distinguer quatre types principaux en fonction des résultats obtenus :

L’alternance socialisante. Dans ce cas, elle est considérée prioritairement comme un moyen pour structurer des adolescents « décrocheurs ». Les rythmes, les horaires réguliers, les discussions avec les adultes, l’immersion dans la vie et ses contraintes favorisent l’intégration. C’est une alternance éducative qui s’appuie sur les activités professionnelles pour déclencher la motivation mais dont l’objectif premier n’est pas la recherche d’une qualification. Le terrain de l’entreprise n’est qu’un champ expérimental pour sa propre découverte et pour acquérir des objectifs transversaux : l’estime de soi, la reconnaissance, l’autonomie, la responsabilité, la citoyenneté…

Ce type d’alternance est fréquent dans les classes de 4e, 3e ou de préapprentissage et correspond bien aux attentes des adolescents. Une sous-catégorie pourrait être faite : L’alternance orientation. C’est une idée à la mode. Il s’agit de faire faire différents stages dans des entreprises diverses pour qu’un jeune – ou un étudiant – trouve sa voie et fasse un choix de filière appropriée. Mais l’orientation est un processus complexe qui demande du temps et pas seulement un stage d’observation.

L’alternance diplômante. L’objectif est d’obtenir un diplôme technique, d’acquérir une formation complète, une qualification et d’apprendre un métier. C’est la visée principale de la plupart des formations par alternance, dans le cadre de l’apprentissage en particulier mais qui s’applique à d’autres cursus aussi bien les stages de fin d’étude des grandes écoles ou la formation des médecins par exemple. On est dans le droit fil de l’alternance, celui d’un cursus de formation conduisant à la professionnalisation.

Bien entendu, la frontière entre alternance socialisante et alternance qualifiante n’est fort heureusement pas hermétique. Les deux s’enchevêtrent étroitement. L’alternance de séjours en entreprise et à l’école permettent tout à la fois l’acquisition de savoir-faire, de savoir-être et de savoir-pensée.

L’alternance requalifiante. Proche de l’alternance diplômante, elle a pour objectif d’aider à la reconversion des salariés qui doivent acquérir de nouvelles compétences. Elle est typique des mesures conjoncturelles prises pour lutter contre le chômage.

Alternance, formation en alternance, apprentissage : il y a débat à la fois sur le nom et sur le concept. Chaque responsable ou expert a sa propre définition, chacun défend aussi son idée sur la meilleure appellation.

Patrick Guès, novembre 2009

About these ads

"

  1. Bravo encore pour cette mine d’informations sur l’alternance que vous nous proposez : idéal pour faire le point sur sa pratique, dans le cadre d’une VAE par exemple (c’est le cas actuellement de mon épouse, elle même monitrice en MFR). Vos éclairages théoriques, qu’ils soient pédagogiques, historiques ou politiques nous permettent de mieux cerner les différents héritages qui composent aujourd’hui notre métier. D’un autre côté, vous nous informez également de l’actualité de l’alternance et de l’apprentissage, en nous invitant à nous questionner : tout le "matériel" est donc là pour imaginer ensemble la suite de la longue histoire des MFR. Bonne continuation ! http://christophebernard@eklablog.com

  2. bonjour,
    cet article est précieux, merci pour ce travail à la foi clair et subtil.
    si cela vous intéresse, j’ai travaillé, notamment pour la revue "questions vives" de l’université de Provence sur le conflit de valeur éducation/économie latent (et souvent patent) dans la pédagogie de l’alternance (approche sociologique).
    Si cela vous intéresse, nous pourrions échanger sur ce sujet car il structure la nouvelle politique de qualité de l’alternance de la Région Ile-de-France depuis 2009 (voir le portail FOAD ci-joint).

  3. Toutes mes félicitations sur cet article à propos de l’alternance.ç’a vraiment était édifiant et m’a permi dans mes différentes recherches sur la pédagogie par alternance à mieux comprendre le concept. Il est à signaler que je suis un jeune camerounais,étudiant en formation dans un centre de professionnalisation des moniteurs et formateur dans centre de formation rurale qui s’appuie sur la formation par alternance.Bonne continuation

  4. merci pour cet article précieux sur l’alternance, qui est enfin évoquée sous des jours plus positive!
    je suis infirmière-puéricultrice et je vais former des étudiants en soins infirmiers…tout un programme qui est rarement mis en avant.
    bonne continuation et surtout continuez vos articles sont passionants.

  5. Pingback: ISIPCA : à la recherche d’une problématique | Le carnet du CIRPP

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s